Coronavirus concept économique : plutôt cygne noir ou rhinocéros gris ?

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Mis à jour il y a 6 mois

Plusieurs économistes s’accordent désormais à considérer la crise du coronavirus comme un “rhinocéros gris” plutôt qu’un “cygne noir”. Quels enjeux se cachent réellement derrière ces deux expressions ? Retour sur leurs concepts et applications dans le contexte de la crise.

Cygne noir…

Cette expression remonte au début de l’antiquité, lorsqu’un ‘cygne noir’ désignait alors l’impossibilité de l’existence d’une chose. Quand les cygnes noirs furent découverts au 18ᵉ siècle, la signification de l’expression évolua pour désigner un événement hautement improbable et hors du commun.
Le trader Nassim Taleb a popularisé cette expression dans le lexique financier et économique avec son ouvrage de 2007. Sa théorie repose sur le fait que le monde est influencé aléatoirement par des “cygnes noirs”, événements rares avec des impacts conséquents. Le drame de Pompéi, le krach de 1987 ou l’invention d’internet en sont tous trois des exemples. Cette vision est importante en finance car elle s’éloigne de la courbe de Gauss, impliquant que les évènements économiques majeures tendent à se rapprocher d’une moyenne.
Bien que la théorie de Taleb inclut les évènements imprévisibles avec des conséquences aussi bien négatives que positives ; l’expression est pour la plupart du temps utilisée concernant ceux qui font des ravages sur les marchés et les économies mondiales.

… et rhinocéros gris

Ce terme a été créé quant à lui en 2016 par l’écrivaine américaine Michele Wucker, pour désigner des menaces très probables, à fort impact, mais néanmoins négligées. On trouve parmi les évènements “rhinocéros gris” des défaillances de cybersécurité, des rivalités géopolitiques, ou encore le changement climatique. Pour résumer, lorsqu’on peut tenir responsable des dirigeants politiques ou des entreprises de leur négligence face à l’anticipation d’une crise, il s’agit alors d’un rhinocéros gris.

C’est donc un risque certain, prévisible et face auquel on peut adopter des comportements préventifs ou réactifs, contrastant avec les cygnes noirs qui créent un effet de surprise. Avec ce type d’évènement, il s’agit donc généralement non pas de savoir si il vont se produire, mais surtout quand et comment.

Qu’en est-il du coronavirus ?

Afin de déterminer si le coronavirus est plutôt cygne noir ou rhinocéros gris, il faut trancher sur la prévisibilité potentielle de cette crise et l’anticipation négligée ou non des États.

La crise du COVID-19 pouvait s’apparenter en surface à un “cygne noir”, en tant que choc imprévu, exogène aux nations, et ayant des conséquences désastreuses sur l’économie mondiale. Cependant, Michele Wucker affirmait déjà le mois dernier que la pandémie pouvait tout aussi bien être un “rhinocéros gris”.

Pourquoi ? Plusieurs signes auraient dû être alarmants selon elle. Elle avance que les responsables politiques, comme les grandes entreprises, auraient dû être beaucoup plus vigilants face à ces risques. Le SRAS en 2003, la pandémie de grippe H1N1 en 2009 et l’épidémie d’Ebola en 2014 étaient tous selon Michele Wucker des signes avant-coureurs du COVID-19.

A posteriori : quelques exemples de clairvoyance ?

L’organisation “modèle” de Taïwan a sans doute mis en lumière pour beaucoup de pays des failles de négligence. Attentive aux médecins Chinois lanceurs d’alerte, l’île avait pris des mesures contre le coronavirus dès décembre 2019. La réorganisation de son système d’alerte sanitaire, après avoir été durement touchée par le SRAS, y est pour beaucoup. Il est certain que si chaque pays avait repensé son système d’urgence avant d’être ainsi submergé par l’épidémie, les dégâts sur le commerce, le tourisme et les marchés à l’échelle mondiale auraient été bien moindres.

Dans son discours au Massachusetts Medical Society en 2018, Bill Gates évoquait déjà “une forte probabilité que nous soyons touchés par une pandémie moderne et meurtrière durant notre vivant”. Il avait aussi averti dès 2015 qu’aucune nation ne pourrait faire face à une pandémie mondiale, en détaillant l’ensemble des risques encourus si aucune mesure n’était prise. Autant de signe d’alertes qui éloignent la crise actuelle d’un événement imprévisible du type “cygne noir”.

Du rhinocéros au cygne

Mark Robertson, responsable des fonds multi-stratégies chez Aviva Investors, nuance cependant ces arguments en affirmant que “peu de gens, hormis les experts en épidémiologie, auraient pu imaginer que la distanciation sociale et la privation de liberté de mouvement deviendraient réalité en si peu de temps”. De plus, la crise énergétique actuelle provoquée par l’effondrement des cours du pétrole et aggravant d’autant plus la situation, aurait été impossible à anticiper. Cela rejoint malgré tout la théorie de Michele Wucker; si vous laissez plusieurs rhinocéros gris interagir ; ils créeront un problème bien plus important que n’importe lequel d’entre eux et se transformeront alors en cygne noir.

Publication originale le 10 avril 2020, mise à jour le 10 avril 2020

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