L’industrie en France : du déclin vers le sursaut ?


Alors que le débat fait rage sur la fermeture éventuelle d’une usine Ford en France, et que l’élection de Trump s’est jouée sur des promesses de réindustrialisation des Etats-Unis, l’industrie, malgré son relatif déclin sur les dernières décennies, semble revenue au cœur de l’actualité. Après le mythe d’une industrie sans usines, le retour du « made in France » dans le débat, les acteurs ont désormais en ligne de mire l’usine 4.0 du futur. Pour confirmer une embellie qui semble se dessiner, la France notamment, devra relever de nombreux défis structurels, et le financement sera au cœur du sujet.

Plusieurs décennies de désindustrialisation dans les pays développés

Les pays développés ont connu de manière générale une désindustrialisation et une baisse de la main d’œuvre dans le secteur. D’abord, sous l’effet de la transition vers les services, de l’automatisation, mais également via des vagues de délocalisation vers les pays émergents et du fait du mythe de l’industrie sans usines.

l'industrie, wesharebonds

Ce mouvement semble avoir été particulièrement continu en France. Roland Berger a récemment chiffré ces pertes d’emplois pour la France dans un rapport intitulé : Les classes moyennes face à la transformation digitale, Comment anticiper ? Comment accompagner ?

Une minorité semble liée à des délocalisations au sens strict (qui permettent d’ailleurs parfois de maintenir certains emplois en France), mais c’est surtout du fait que les gains de productivité générés ne sont pas réinvestis pour créer de nouvelles activités industrielles en France.

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Le processus de désindustrialisation qui a touché la France ainsi que les économies développées, s’est caractérisé par plusieurs facteurs : recul net de l’emploi industriel, baisse de la contribution de l’industrie au PIB et un essor des services. Plusieurs facteurs se combinent :

  • externalisation vers les services,
  • évolution de la demande et gains de productivité
  • perte de compétitivité internationale.

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Une autre façon de voir le problème serait de s’intéresser à l’évolution entre les emplois « exposés » (par exemple ouvriers, ou bien même employés du secteur du tourisme dans la mesure où la concurrence entre destinations peut détourner indirectement les clients) qui recueillent un solde négatif face aux secteurs « abrités » (en théorie pas délocalisables – par exemple un coiffeur) qui ont, eux, continué à progresser. Les deux secteurs interagissent et une faiblesse dans les emplois exposés à une conséquence indirecte sur le second.

Source Parcours de travailleurs dans une économie mondialisée

La fin de l’hémorragie pour l’industrie occidentale ?

Après un creux majeur en 2007/2008 pour les économies occidentales, ces dernières ont majoritairement continué à perdre du terrain, la Chine, qui a intégré l’OMC en 2001, en a été le principal bénéficiaire. Mais la situation serait-elle enfin en train d’évoluer ?

En France, la part de l’industrie dans le PIB semble s’être stabilisée, sans rattraper les niveaux antérieurs. Le GFI (Groupement Français des Industries) s’est fixé comme objectif de faire remonter ce niveau de 12,6% à 15% d’ici 2022.

Au-delà des discours volontaristes et malgré les baisses de part de marché il semblerait – fait notable – , que la France (selon le cabinet spécialisé Trendeo) connaisse désormais un solde d’implantation d’usines positif. Certes, il s’agit en majorité d’investissements faibles et le solde reste négatif par rapports aux niveaux de 2009. Paradoxalement plusieurs facteurs freinent la reprise de la production :

  • une utilisation déjà importante des capacités de production de l’ordre de 85% (signe d’une insuffisante modernisation),
  • une qualité trop faible des produits et par ailleurs des difficultés à recruter pour 40% des usines.

En effet au-delà du solde net d’évolution de l’emploi, le « taux de renouvellement » nécessaire des emplois (qui s’intéresse au montant absolu des emplois nouveaux à créer) semble faire peser des contraintes ingérables pour le secteur.

Aux Etats-Unis, l’évolution de l’emploi manufacturier (aidé par l’exploitation du gaz de schiste ?) avait déjà commencé à se redresser avant l’arrivée de Donald Trump qui en a fait un cheval de bataille. Ceci se retrouve dans les parts de marché mondiales malgré tout en légère augmentation sur la période (2007-2015).

La machine semble même repartie à plein régime. Trump misant pour cela sur plusieurs leviers : baisse fiscales massives en faveur des ménages et des entreprises pour favoriser le rapatriement de capitaux, guerre commerciale assumée via l’établissement de droits de douanes, la renégociation des termes des accords commerciaux et de coopérations internationales. Au final le taux de chômage (même s’il convient d’être prudent du fait des gens exclus de l’emploi) est retombé à un niveau de plein emploi au plus bas depuis 1973. Tout cela au prix d’une inflation accrue, que les nouveaux travailleurs devraient selon le projet pouvoir assumer.

Ainsi que le relevait l’économiste belge Bruno Colmant à propos de la politique « d’America First », ce pari bien que cohérent, porterait le risque d’une certaine fuite en avant, synonyme de moins grande coopération internationale et sans doute source de nouveau déséquilibres internationaux. Et malgré cela le déficit commercial des Etats-Unis reste toujours abyssal.

Malgré l’attachement des français à l’industrie et au « made in France » (voir l’article de WeShareBonds, Investissement dans les PME : les Français expriment leur attachement à l’industrie), l’existence de pôles d’excellence (aéronautique, agro-alimentaire…) des pans entiers de l’industrie ont disparu. La France continue à souffrir de déficits structurels : taille et capitalisation des entreprises, coûts salariaux élevés, R&D insuffisante… Malgré un redressement récent sur ces deux derniers points, La France semble avoir de plus perdu la bataille de la robotisation (taux de robotisation du parc français : 1,2 robots pour 1000 salariés, Etats-Unis 1,49, Italie 1,55, Allemagne 2,7), âge moyen de l’appareil productif 19 ans en France vs 9 ans en Allemagne. Ce qui pèse fortement sur la compétitivité de l’industrie. A la différence d’autres pays, la France n’a pas réussi à renouer avec son niveau de production pré-crise.

Mais les politiques basés sur le rapport de force tel qu’aux USA ont-elles vraiment un avenir ou un effet court-termiste : (rappelons en France, la grève de la faim du député Lassalle, qui avait entraîné l’annulation du projet de relocalisation régionale de l’usine du japonais Toya Alluminium, combien de projets d’implantations annulés par la suite ?).

Pour revenir sur l’ambition du GFI (Groupement Français des Industries) dans ses 16 propositions pour réindustrialiser la France, celui-ci appelle à des mesures globales relatives avant tout à la compétitivité, rappelant qu’un emploi créé dans l’industrie créerait 1,5 emplois indirects et trois emplois induits dans le reste de l’économie.

Sortir par le haut : gagner la bataille de la numérisation et de l’investissement ?

La France a raté la bataille de l’automatisation. Mais fonder une politique sur l’espoir de relocalisations au travers d’une bataille inégale avec des pays à la main d’œuvre structurellement moins chère, et qui permettent par ailleurs de diminuer le coût de produits ré-exportés (exemple d’Apple), semble une ambition vaine. Il s’agit désormais de ne pas perdre la guerre du numérique et de la 4eme Révolution industrielle.

l'industrie

L’avenir se jouera-t-il en effet sur la bataille du «big data ». C’est en tout cas la thèse développée dans Who Owns The Future?. Le développement du web a entraîné une transition de la valeur créée du producteur et de l’intermédiaire vers l’agrégateur ou le distributeur final (Booking.com ou Amazon en sont l’illustration). Son gain étant lié à la masse de data collectée chez les utilisateurs et à sa monétisation.

Le numérique et la data se présentent donc sans doute au centre de la prochaine révolution industrielle et du concept de l’usine du Futur 4.0 : optimisation du sourcing, des plans de production et de la maintenance, travail collaboratif, impression 3D numérique, objets connectés et algorithmes. A la clé, efficacité énergétique, travail sur mesure, optimisation des ressources et gains de productivité. L’industrie agro-alimentaire dans laquelle la France est en pointe, dont les exigences de traçabilité se développent chez les consommateurs constituent un exemple parmi d’autre des nouveaux besoins qui seront couverts par la digitalisation. Cette exigence d’un nouveau souffle est d’autant plus forte que les gains de productivités ont cessé d’alimenter automatiquement la hausse du niveau de vie depuis la dernière crise.

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La encore dans ce domaine la bataille promet d’être dure, l’Allemagne est déjà leader sur le secteur et sur le sujet la Chine outre son projet de la « Route de la Soie », a d’ores et déjà lancé son plan « Made in China 2025 » pour conserver son leadership sur le plan mondial et continuer sa montée en gamme.

Malgré tout, au-delà du constat, ce nouveau départ pourrait-être une opportunité pour la France qui a loupé les précédentes marches. C’est la thèse défendue par un rapport de Roland Berger : Du rattrapage à la transformation, l’aventure numérique une chance pour la France.

Pour réussir : formation, financement de la R&D, automatisation, gain de productivité seront les clés pour l’industrie Française. Le gouvernement vient d’annoncer la relance des « suramortissements » permettant de diminuer la charge fiscale dans le cadre d’investissements en la recentrant sur les actifs numériques.

Le développement du crowdlending et du crowdfunding (une application digitale par excellence !) pour financer notamment les actifs immatériels sans garantie (R&D, formation, financement des recrutements, financement du BFR …) pourra-t-il être une des clés dans la transformation en profondeur qui s’avère nécessaire ? Selon le cabinet McKinsey nous n’avons guère le choix : 60% des postes de travails seront impactés par l’automatisation en cours d’ici 2030.


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