Covid-19 : des prix négatifs est-ce possible ?

Mis à jour il y a 3 mois

Signe des temps : on entend désormais parler de prix négatifs. Depuis quelques années, les financiers expliquent d’ailleurs que nous serions rentrés dans l’ère des taux négatifs. Cette situation s’explique avant tout par un déséquilibre du marché, durable ou passager, conjoncturel ou structurel. Une situation où l’on serait prêt à se débarrasser d’un actif « à tout prix ». Pour sortir de cette équilibre peu naturel, la solution passe avant tout par le rétablissement d’un certain équilibre entre l’offre et demande

Prix négatifs : comment est-ce possible ?

Un prix négatif comment est-ce possible ? C’est en effet grandement contre-intuitif. Pourtant, lorsque la détention d’un bien implique un coût prohibitif ou une « obligation de faire » à l’impact très défavorable, l’on peut être tenté de s’en débarrasser « à tout prix ».

Utilité marginale, rendement marginal

L’utilité marginale est le fait de considérer intuitivement que l’accumulation d’un bien à un intérêt décroissant au fur et à mesure que la quantité détenue ou consommée augmente. Plus que dans la peau d’un collectionneur heureux, on frôle l’indigestion et se retrouve tel l’antiquaire prêt à tout pour faire de la place. Ceci rejoint la théorie des rendements marginaux ou une utilisation de facteur de production supplémentaire entraine une production marginale de plus en plus faible, aboutissant à une certaine vision dite « malthusienne ».

Obligation de faire, coût de détention

Tel le vendeur de fruits et légumes du dimanche qui écoule ses stocks de légumes à prix cassé en fin de marché, ou le commerçant qui brade les invendus de la dernière collection, les prix peuvent rapidement devenir très faibles en cas de déséquilibre entre offre et demande.

Ce prix peut même devenir négatif dans le cas où la détention d’un bien peut conduire des coûts induits importants : coût de stockage, voire impossibilité de stockage ; ou encore arrêt onéreux de l’outil de production, obligation par exemple de dépolluer un site pour coût dépassant sa valeur de marché. Dans ce cas le détenteur sera prêt à payer pour mettre fin à cette situation et à céder son bien à un prix négatif – c’est-à-dire payer pour qu’on l’en débarrasse.

La vente à perte

La vente à perte est une pratique consistant à revendre des produits en l’état, c’est-à-dire sans aucune transformation, à un tarif inférieur au coût d’acquisition ou au coût de revient. Cette pratique est interdite en France, exprimant le fait que cela pourrait permettre aux acteurs dominants d’évincer rapidement la concurrence (ainsi que le « dumping », à très faible marge), avant de remonter leurs prix une fois le marché contrôlé. Cela est cependant permis de manière encadrée : par exemple la vente forcée pour changement d’activité (« liquidation avant fermeture »), les produits soldés ou démodés, les produits périssables arrivant à leur date de péremption.

Quelques exemples actuels

Avec la demande atone sur certains marchés, des exemples de prix négatifs sont apparu ses dernières années. Ils sont avant tout le résultat de déséquilibres d’offre et de demande.

Les taux d’intérêt négatifs

Le taux d’intérêt pouvant être considéré comme le prix de l’argent, les taux d’intérêt négatifs en sont un exemple frappant, fruit d’une extrême aversion au risque. Dernièrement les taux négatifs ont été la double conséquence de taux directeurs des banques centrales proches de zéro pour relancer l’investissement, et par ailleurs le fait que la BCE impose les taux de dépôt de -0,7% sur les réserves des banques. Cela coûte alors de l’argent aux banques de conserver des dépôts.

Elles sont donc incitées à prêter à tout prix mais s’orientent avant vers les actifs réputés les moins risqués et facilement accessibles. C’est ce qui explique que l’État français réussit à emprunter à un taux négatif, ou même que des emprunteurs particuliers aient obtenu au Danemark des prêts immobiliers à taux négatif, les banques considérant que cela reste néanmoins dans cette environnement toujours une bonne affaire.

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Le marché de l’énergie : des prix devenus parfois négatifs

Avec le ralentissement économique – qui n’a pas attendu le Covid-19, même si celui-ci a violemment accentué la tendance à court terme – la demande d’énergie a fortement baissé, sans que les capacités de production ne s’adaptent immédiatement. Sur le marché du pétrole on est donc arrivé à des stocks au plus haut et des capacités de stockage bientôt saturées (y compris sur les tankers en haute mer), dont le coût de location augmente. L’arrêt des installations de production, leur maintenance et leur redémarrage ont par ailleurs un coût souvent très important. Sur le marché de l’électricité, des producteurs sont confrontés à l’incapacité physique due stockage, et au risque de devoir arrêter les installations (nucléaire par exemple) ce qui serait très compliqué. Dans le même temps les fournisseurs d’énergie renouvelables bénéficient d’un prix d’achat garanti élevé et boostent l’offre. De ce fait et en l’absence de coopération entre les producteurs pour réduire l’offre, on a assisté ces derniers temps à des prix de gros négatifs sur certains marchés du pétrole et de l’électricité.

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Autres exemples de prix négatifs

Le cas de prix négatif peut également se poser par exemple pour une entreprise en faillite ou d’un terrain à décontaminer. Dans ce cas, il est possible que la valeur intrinsèque de l’actif soit inférieur à son coût de maintien (restructuration, coût de décontamination). Dans ce cas le détenteur sera prêt à payer une soulte à un acheteur. Le cas se pose aussi pour certaines résidences de vacances en time-share, donnant droit par exemple à une semaine annuelle : les nouvelles normes, l’augmentation des charges font que l’entretien devient plus cher qu’une location, et les détenteurs sont prêt payer pour se débarrasser de ce bien qui est devenu un poste de dépense net.

Autre exemple d’asymétrie offre/demande : les systèmes de rétrocession fournisseurs (RFA) avec prime sur objectif. Pour un distributeur d’automobiles ou un vendeur de cosmétiques il peut être rentable d’engager un « deal » à perte qui permettra de déclencher une prime qui rendra l’exercice globalement positif.

Comment sortir de la spirale des prix négatifs ?

Dès lors que la situation est dû à un déséquilibre entre une offre et une demande atone, la solution première semble de rétablir les choses en diminuant l’offre ou en augmentant la demande via de nouveau débouchés.

Diminuer l’offre

Dans cette logique les producteurs de pétroles sont amenés à abaisser leur production pour s’adapter à l’offre. Les difficultés actuelles d’adaptation viennent également d’un manque de coordination entre la Russie, L’OPEP et les États-Unis, chacun étant tenté de faire cavalier seul.

Dans les années 30 déjà les Raisins de la colère de Steinbeck mettaient en scène les producteurs d’oranges qui faisaient brûler leurs stocks plutôt que de les distribuer pour soutenir les cours. Il est parfois malheureusement plus rentable de laisser pourrir les récoltes que les traiter….

Augmenter la demande et les débouchés

L’autre solution, plus positive, consiste à trouver de nouveaux débouchés et de nouveaux circuits de distribution : ainsi, confrontée actuellement à un surplus mondial de 1 milliard de litres (dont 300 millions en Europe), l’industrie vinicole a choisi de distiller une partie de ses stocks pour les transformer en solution hydro-alcoolique.

De même, les producteurs de fruits et les maraichers sont actuellement confrontés à une baisse de la demande. La disparition de la consommation hors domicile, et la priorité à la consommation de conserves et surgelés des particuliers, malgré des achats en priorité nationaux des grandes surfaces, les privent de débouchés. Certains ont parfois trouvé leur salut en réorientant leurs ventes vers des nouveaux circuits cours et la livraison. Peut-être une nouvelle tendance pour le futur ?

Publication originale le 17 avril 2020, mise à jour le 17 avril 2020

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