Bienvenue sur Mars


Projet Mars

« Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change » disait Tancrède dans la fameuse réplique du Guépard. Cela semble être le raisonnement adopté par les principaux acteurs de la syndication obligataire avec le lancement du « projet Mars ».

 

Un alignement de planètes vers une évolution de la syndication obligataire

La célèbre réplique du film s’applique parfaitement aux changements soudains que la syndication obligataire mondiale est en train de connaître. Ces changements sont symptomatiques d’une évolution inéluctable, à savoir la désintermédiation du monde financier (elle touche également le monde bancaire avec l’émergence du crowdfunding et du direct-lending). Ces changements sont une fois de plus générés par les progrès technologiques (logiciel), les exigences réglementaires (compliance), et les failles des systèmes actuels.

Ce monde très ancien de la syndication obligataire n’avait quasiment pas évolué depuis les années 70, avec les grandes banques d’affaires (JP Morgan, Goldman Sachs, BAM, BNP, etc.) Les « fees » d’arrangeurs ont payé des bonus formidables à des générations de traders, sales et d’investment bankers. Une prise de conscience a cependant eu lieu ces dernières années. Les banques d’affaires ont réalisé que le système historique de syndication les mettaient collectivement en danger face à l’émergence de systèmes de syndication organisés. C’est le cas d’Ipreo en Europe, qui à terme va entraîner une baisse substantielle des fees des banques.

 

Le règne de la data et de la tech

Ipreo a démarré début 2017, et a changé la donne dans le monde de la syndication de manière radicale. A date, 37 banques se sont jointes au système de syndication informatique d’Ipreo, 236 investisseurs les ont aussi rejointes. En 2018, près de 90% des syndications d’émissions obligataires en euros et sterling ont été réalisées en utilisant le système d’Ipreo. Petit détail néanmoins, la plateforme informatique était encore récemment contrôlée par Goldman Sachs et Blackstone. Il s’agissait d’un repoussoir majeur pour les très grandes banques concurrentes de Goldman Sachs. Mais depuis, Ipreo a été vendu à IHS Markit, un acteur indépendant et non bancaire spécialiste de la data économique.

 

Pourquoi Ipreo a pu connaître un tel succès ?

Parce que le marché était très largement dépendant d’échanges d’emails, d’envois de fichiers Excel et PDF, entre les banques arrangeuses et les « parties » sollicitées pour participer à la syndication de l’émission obligataire. Les aller-retours avec les back office des banques et des investisseurs donnent souvent lieu à des erreurs d’allocations. Des systèmes comme celui d’Ipreo tendent à réduire les erreurs et à rendre ce marché plus fiable.

Les investisseurs sont par ailleurs sur-sollicités par les sales des banques arrangeuses à chaque nouvelle syndication (emails, calls). Ils ont donc été évidemment très demandeurs et en fin de compte ravis de ce système. En effet, celui-ci permettrait de centraliser les offres de « bonds », et de suivre les étapes de chaque syndication. Il gérerait des datarooms électroniques bien faites, ce qui limiterait les risques d’erreur puisque tout serait archivé, suivi et centralisé. A l’heure de la blockchain, il s’agissait d’un minimum à atteindre.

Le Projet Mars en bref

Face à cela, JP Morgan, Bank of America Merrill Lynch et Citibank ont ainsi décidé début 2019 de « tout changer » dans leurs syndications pour que « rien ne change ». Il s’agit de garder leur maîtrise de ce marché, désormais menacé, dont elles sont les principaux « arrangeurs », et donc les maîtres du jeu. Elles vont pour cela s’appuyer sur le projet Mars et lancer leur propre plateforme, qui sera ouverte aux autres banques. A priori, cette alternative à Ipreo ne présentera pas d’avantage particulier pour les « fondateurs ».


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